SONNETS D’AMOUR
(échantillons de la seconde partie : BLANC)
Traduction : Yvonne et Isabelle Brault
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Voici notre maison, nos rêves,
les liens qui nous attachent à la vie,
nos souvenirs tristes et allègres,
nos réussites et défaites.
Ceci n’est pas Istanbul et ses mosquées
ni Le Caire et ses pyramides grandioses,
ce n’est pas non plus le Paris aux nuits pailletées.
cela ne rassemble pas à Rome et à ses fontaines.
Ce n’est qu’un simple fragment de nos êtres
de tous les naufrages
au long de nos brèves existences,
Mais c’est aussi plaisir, amour, tendresse
et le coffre magique où nous gardons
nos joies et le bonheur.
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Partir loin, très loin, ivre d’impatience,
explorer de nouveaux baisers, mots, latitudes,
abandonner les livres lus et oubliés,
découvrir d’autres échos sur de nouvelles lèvres.
Ni les beaux jardins que reflètent tes yeux
ni les mers profondes que mon navire a sillonnées,
ne retiendront plus jamais mon cœur oppressé
par les déserts âpres de ces nuits sans lune.
Voguer, feindre les flots, cingler à toute vapeur,
parcourir des miles sur les mers, comme mousse ou capitaine,
et naviguer vivement vers des plages retirées…
Laisser derrière sirènes, soucis, naufrage
et avancer vers la stèle d’argent qui encore promet
des chants de liberté, d’azur, paix, îles de plaisir.
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Tu es partie et triste est resté mon cœur.
désemparé, seul, silencieux, abandonné.
comme un ciel sans lune ou une branche tombée,
comme une immense terre brûlée après moissons…
Mon souffle est vide comme une coquille,
comme une tanière récemment abandonnée,
comme un immense étang vite asséché,
nid sans oiseau, roche et pont déjà sans rivière.
De dureté, les sanglots accumulés ne jaillissent pas de ma bouche.
Pareil à un poisson ou pigeon ou épi de blé ou mur,
emporté, blessé, fauché ou effondré,
mon cœur se resserre en un noeud ardu de solitude,
probablement plus dur et plus terrible encore
que le vide démesuré que je sens entre mes bras.
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Survis-moi éternellement, quand je mourrai,
dans ton rayonnement et ta fébrilité constante,
à travers le ciel, remplis-toi d’étoiles
et arrache-leur aux cloches leur tintamarre.
Que ton regard ne s’attriste pas,
que l’obscurité ne s’empare pas de ta nuit,
ouvre grand les balcons de ton giron
et ne me cherches pas là où tu ne pourras pas me trouver.
Car je serai, c’est sûr, où ton rire résonnera,
là où sera ta vérité, ton paradis
et là où quelqu’un en pleurs te séchera une larme.
Et que je ne te manque pas plus qu’il n’est nécessaire:
vis l’amour de ceux qui seront avec toi
pour que je ne souffre pas de là-haut.
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D’où te sont venues ces ailes ?
quand as-tu pris ton envol ? quel miracle
t’a transformée en alouette gazouillante
et t’a appris à voler toute seule dans le ciel ?
Quelle métamorphose soudaine !
Hier encore tu n’étais rien,
ébauche de femme, simple oisillon
et aujourd’hui tu affrontes déjà les brises de tes plumes.
Pour échapper au terrestre, il n’y a pas d’autres chemins
que ceux qui mènent aux nues.
Et pour atteindre les hauteurs
on n’y parvient qu’en remontant les vents contraires…
Vole, donc, aujourd’hui, soit heureuse, enivre-toi du ciel
avant que le désenchantement ne t’abatte !